C'était il y a à peu près un mois, j'ai croisé un aveugle dans une station de tram, il demandait de l'aide et nous avons été plusieurs à nous relayer pour l'aider. Il avait, dans sa façon de solliciter notre soutien, une telle assurance qu'elle faisait finalement de lui un homme autonome. Et ce, également dans celle de compter les stations grâce à un petit support braille spécifique où il les pointait à chaque fois que nous nous y arrêtions. A tort, j'ai cru qu'il était aveugle depuis sa naissance ou du moins, depuis un bon moment, pour être, ou peut-être sembler, aussi à l'aise dans un quartier de la ville où même un voyant doit faire preuve de beaucoup de vigilance en raison de la circulation.

Durant le bout de trajet effectué à ses côtés, sur un siège tout proche une enfant en bas âge pleurait dans les bras de sa mère. Elle prenait le tram pour la première fois et elle avait peur. Spontanément, il se mit à la rassurer et lui dit d'un ton très doux: On est bien là dans le tram, non? Rien ne peut nous arriver. Tout va bien. Ce sur quoi la mère serra instinctivement sa petite fille contre elle, doutant apparemment de ses intentions.

Il descendit un arrêt avant moi et lorsque les portes se refermèrent derrière lui, la femme, l'air suspicieux, se tourna vers moi pour me demander si je ne pensais pas que cet homme jouait la comédie. Cette question, assez affirmative en fin de compte, m'avait choquée et je lui assurai que non. Quelque part, si elle l'a cru un instant, c'est que cette impression que j'avais de son handicap assumé n'en était pas qu'une.

Et pourtant... ce matin en parcourant le journal Le Soir en ligne, je découvre un de ses blogs journalistiques, Les grands procès et dans celui-ci l'article, Une belle leçon d'humanité, retraçant le drame de ce même homme. Je suis sidérée tant par son histoire si récente que par le pardon qu'il accorde à ses agresseurs. Dès lors, les quelques mots consolateurs qu'il eut pour cette petite fille apeurée prennent d'autant plus de sens.

Une belle leçon d'humanité

BORLOO, Jean-Pierre. Les grands procès.

Assises Le témoignage bouleversant de la victime
Willy Roobaert a perdu la vue. Son existence a basculé, et il demande aux accusés de réfléchir à la beauté de la vie…

Que dire du témoignage de la victime aux assises de Bruxelles ? Willy Roobaert, 52 ans, qui a perdu la vue suite à l’agression dont doivent répondre les quatre accusés, a trouvé les mots justes, forts, touchant à la fois le cœur et titillant le cerveau. Ouvrons les guillemets et laissons-le parler.

« Il était environ minuit. Je faisais de l’auto-stop à la rue Haute. Une voiture s’est arrêtée avec quatre jeunes dedans. Ils m’ont proposé de monter à l’arrière. Ils ont commencé à rouler puis l’un d’eux m’a demandé 20 euros pour la course. J’ai répondu “non” et ils m’ont charrié.

A la hauteur de la place De Brouckère, ils ne se sont pas arrêtés. J’ai compris que ça devenait sérieux. J’ai essayé de sortir de la voiture. Le conducteur s’est mis à rouler plus vite. Avant, quelqu’un avait dit “emmène-le au champ”. Nous étions donc partis vers le champ. J’ai réussi à ouvrir toute grande la portière, mais il roulait vite et je n’ai pas pu sauter. Si j’avais su ce qui allait m’arriver, j’aurais sauté, quitte à me casser quelque chose.

A la rue Navez, la voiture s’est engagée dans un terrain vague. Elle s’est arrêtée. C’est là que le drame s’est produit. J’ai vu sortir à la vitesse de l’éclair trois personnes. Le temps d’ouvrir ma portière, j’ai senti mes poches se vider. Je me suis dit : “ils doivent être bien entraînés, ils doivent avoir l’habitude”. J’ai immédiatement reçu un coup au visage qui a touché mon œil droit. J’ai vu une petite lueur, puis j’ai été plongé dans le noir complet (NDLR : le témoin avait perdu son autre œil à l’âge de 11 ans). J’ai dit : “mon œil, mon œil…” »

La vie d’avant et d’après

Willy Roobaert fond en larmes. Les quatre accusés ont le visage sur les genoux. Le témoin se ressaisit, prend le temps de retrouver ses esprits, et poursuit.

« Donc, je ne voyais plus. J’ai entendu : “ton numéro de compte, combien dans ton portefeuille, ton numéro de compte”. Moi, j’étais préoccupé par mon œil. Je n’ai pas répondu. Après je me suis retrouvé par terre sur le dos. Un des quatre m’a tiré par le col de ma veste vers la grille. Ils ont libéré le passage en me tirant de côté pour pouvoir partir en voiture. Je les ai remerciés de ne pas avoir roulé sur moi.

Je me suis alors demandé ce que j’allais faire. Je savais que j’étais loin de la route. Je ne voulais pas m’écarter de la grille, c’était mon seul repère. C’était ma première expérience de non-voyant. Je suis resté accroché à cette grille. J’ai crié : “Je suis aveugle, j’ai été agressé, aidez-moi !” Cela a duré un certain temps. Puis j’ai entendu des bruits de pas, et quelqu’un dire “Monsieur, que se passe-t-il ?” C’était la police et une ambulance. J’ai été conduit à l’hôpital. »

La présidente de la cour d’assises, Karin Gérard l’interroge sur les conséquences de sa cécité.

« Je pourrais vous en parler pendant des heures. Je faisais tout à la maison, je conduisais mon fils au foot, je roulais en scooter, en voiture, à vélo, je jouais au foot, au billard, et j’avais même commencé le ski à 48 ans. Tout ça, j’ai pu l’oublier. La mobilité, c’est devenu très compliqué. Quand je sors de chez moi, je dis “bonjour, quelqu’un peut m’aider s’il vous plaît ?” Et j’attends.

Juste en face de chez moi, il y a un magnifique parc où je courrais… J’ai un peu appris le braille et l’usage de la canne blanche. J’aimerais apprendre à utiliser un ordinateur. Mais tout cela est très lent. »

Il s’adresse ensuite aux accusés : « je voudrais dire à Khalid, Mohamed, Bilal et Ridouan que ce que vous m’avez fait est quelque chose de terrible. Je voudrais que vous vous en rendiez compte, que vous réfléchissiez. Ce n’est pas ça la vie. La vie, c’est beaucoup plus beau. Bruxelles est une belle ville. Je n’ai aucune haine envers vous. Je n’ai jamais eu d’a priori pour des personnes d’autres nations. Réfléchissez. »

Les quatre accusés ont alors demandé pardon à la victime… qui leur a, chaque fois, répondu « merci ».

Ils en parlent également...

La Dernière Heure 2008, Willy Roobaert raconte la nuit d'enfer qui lui a coûté la vue. 16/04/2008.

RTL Info à L'infini - Bruxelles: demain s'ouvre le procès des 4 jeunes qui ont fait perdre la vue à Willy Roobaert. Vidéo du 13/04/2008.