Éclats de rire. Chants guillerets d’oiseaux. Poussières qui dansent dans un rayon matinal du soleil. Jean-Marie avait toujours détesté l’entendre rire et en ce matin dominical si particulier, plus que jamais. Il était attaché à ce lit depuis presque deux jours, avec pour seul repas, la haine noire de cette garce de Christina et son urine. La veille, il s’était déjà posé la question de combien de temps un homme pouvait survivre sans boire ni manger. Ainsi, lorsqu’elle avait à nouveau entreprit de l’inonder d’une douche dorée, il s’était résolu à en boire.

C’est à présent une question de survie. Survivre pour lui faire payer ensuite. L’unique objectif auquel il se raccrochait un peu plus chaque heure et chaque minute qu’il passait sur ce lit, lorsqu’il parvenait à rester conscient. Lors du simulacre grossier de son procès, il s’était même efforcé d’imaginer quelles sanctions il allait lui infliger pour sa trahison et son hérésie. Tout n’avait été que calomnies ! C’était lui la victime et pour preuve, elle le torturait sans états d’âme depuis vendredi soir, sanglé à un sommier, incapable de se défendre ! Traité comme un animal sauvage ! Chose qu'elle ne songerait pas une seule seconde faire subir à son putain de chat. Cette bestiole idiote qu’elle a affublé du nom pompeux de Rimbaud et qui passe ses journées à ne rien faire d’autre que dormir, traîner dans les jambes de cette pute et se lécher les couilles. Par ailleurs, il aurait dû s’en occuper depuis bien longtemps et lui démontrer par un simple tour de main sur son petit cou de « Rimbaud minou » lequel d’entre eux était le mâle de la maison. Puis, le jeter au canal pour le faire porter disparu et consoler sa pauvre chienne de maîtresse de quelques coups de reins bien placés, de ceux qui font claquer le bassin de ces traînées à minou… Ah ! Si seulement !

Ses fantasmes se volatilisèrent brusquement, Christina venait de raccrocher son téléphone et se dirigeait vers la chambre.

— Bonne nouvelle mon Jean-Minou, hihi, enfin cela dépend bien entendu pour qui…

Le cœur de Jean-Marie sembla cesser de battre. Que pouvait-il lui arriver de pire encore ?

— J’ai appelé Pauline, ton ex. Je lui ai expliqué sommairement ce que tu m’as fait subir. Elle aussi, elle a des choses à me dire… Dans une heure, elle arrive pour prendre le thé. Mh… Juste le temps de faire un peu le ménage ici. Tu ne m’en veux pas hein, dis ? Hihi! Tu sais que tu es terriblement plus… reposant lorsque tu te tais ? Ou plutôt, lorsqu’on te fait taire.

Derrière son bâillon, Jean-Marie tenta de déglutir, ce qui lui était devenu difficile tant sa gorge était sèche et douloureuse.

Christina se mit alors consciencieusement et rapidement à la tâche. Elle ouvrit grandes les fenêtres afin de purifier l’air vicié, puis, elle apporta une trousse médicale qu’elle ouvrit pour en sortir une fiole et une seringue emballée. Les gestes précis, elle remplit cette dernière du liquide et l’injecta sans ménagement dans la cuisse de son prisonnier. Très vite, il se fit plus docile, l’effet du valium était très rapide. Elle le détacha pour lui ligoter les poignets dans le dos et aux chevilles.

Ensuite, elle alla ouvrir le grand placard, où, au grand étonnement de Jean-Marie, une partie avait été débarrassée. Tout ceci avait déjà été prévu et calculé, parvint-t-il encore à se dire, dans un état de semi-conscience. Elle revint avec la chaise à roulettes sur laquelle elle le hissa, ventre sur le siège, et qu’elle fit rouler jusqu’à la penderie pour l’y laisser choir, tel un vulgaire sac de ciment. Elle le fit pivoter, de sorte qu’il y rentre totalement et s’enquit à changer le lit sur lequel il remarqua une alèze plastifiée qu’elle n’avait jamais utilisée auparavant.

Pressée, elle porta le tout à la machine à laver de la buanderie qu’elle actionna ensuite pour revenir vers lui. Il sentit vaguement qu’elle enfonçait quelque chose dans son oreille avant de refermer les portes sur lui, le plongeant dans des ténèbres inquiétantes. Ses pas s’éloignèrent au salon. Quelque chose vint renifler au travers des interstices des volets, à quelques centimètres de son visage. L’ombre de Rimbaud lui sembla soudainement inquiétante.

~

Une sonnette retentit. Bruit de pas, échange de voix, deux personnes revinrent au salon. Il les entendait s’approcher comme s’il y était… Et il y était, en quelques sortes, comprenant que Christina tenait à ce qu’il entende tout de leur conversation au travers de l’oreillette dont elle l’avait équipé avant de le laisser. Il y eut des politesses, des silences gênés et des « tu reprendras du thé ? », puis des larmes... Ah des larmes! Quelle douce mélodie féminine. Et lui, il en était le maestro.

Les deux femmes finirent par en venir à comparer leur agenda respectif où, à tour de rôle, l’une découvrit qu’il était chez l’autre un soir où il disait être ailleurs ou travailler. Petit à petit, le ton montait, les insultes à son encontre fusaient. La haine de Christina se distillait goutte à goutte dans les veines, encore vierges, -salope !- de Pauline. Soudain, celle-ci se mit à manquer d’air. Christina se hâta à la cuisine et en revint avec un sac plastique qu’elle lui appliqua sur le visage afin de calmer la crise d’hyperventilation.

Avec une douceur infinie, elle se mit alors à lui parler, d'abord consolatrice or, ses mots prirent bien vite une résonance qui lui parut suspecte: injustice, violences, humiliations, culpabilisation, vampirisme, viol, torture, coupable, manipulateur, emprise, pervers, délivrance… Pauline sembla retrouver son calme et, froide, aussi tranchante qu’une guillotine, elle abattit sa sentence :

— Il mérite qu’on l’émascule, vif !
— Oui, dit calmement Christina, tu as raison.
— De tels êtres ne devraient pas avoir le droit d’exister, ils sont une honte à l’humanité !
— Cela est vrai. Mais comment ?
— Je n’en sais rien, je ne veux pas savoir, c’est tout ce qu’il mérite ! Et j’espère qu’il en bavera !
— Ne t’inquiète pas… La vie s’occupe toujours de ces êtres méprisables, de ces monstres…

A cet instant précis, Jean-Marie eut réellement peur. Un peu d’urine chaude s’écoula entre ses cuisses. Il aurait voulu hurler, mais il ne le pouvait pas. Il aurait voulu fuir, mais il ne le pouvait pas. C’est dans une immobilité totale et contrainte qu’il assistait à la formulation de son châtiment tandis que Rimbaud le scrutait, l’œil torve. La communication se brouilla, la machine entamait son programme d'essorage.

Ce fut le troisième jour.