A l’instar de ma mère, certaines tentent vaille que vaille de l’apprendre à leur petite fille. Parce que ça s’apprend me diriez-vous ? Dans une certaine mesure, je dirais que oui, en revanche, je n’enseignerai jamais la vision que ma mère a désespérément tentée de m’inculquer.

L’ouverture du bal des hostilités avec elle se déroula dès ma toute petite enfance où il lui devenait de plus en plus fastidieux de m’imposer certains vestimentaires dits « féminins ». Très tôt, je lui refusai porter certaines jupes que j’estimais totalement inadéquates pour mes jeux d’enfant et je n’acceptais que celles qui « tournent » parce qu’au moins en ce cas, j’y trouvais une utilité. Elle finit par céder, lasse de passer ses soirées à repriser mes collants lorsque l’hiver ne me permettait pas de gambader les guiboles au gré de la morsure du vent glacial.

Puis, vint la crise vers la septième année où démêler ma tignasse blonde et folle chaque jour relevait de l’épreuve physique et psychologique. Je l’entends encore me dire : « Une femme doit souffrir pour être belle ! ». Souffrir pour être belle, quel étrange concept pensais-je, mais, et si moi je n’en ai pas envie, de souffrir ? Le choix fut vite fait, quitte à être moche, je me rebellai très vite contre ces séances de torture interminables, je me mis à hurler de plus belle, la douleur devenait intolérable.

C’est ainsi que je fus envoyée fissa dans le salon de coiffure le plus proche pour en sortir les cheveux bien courts et les larmes bien longues. Cette expérience fut vécue pour moi comme une punition de mon insubordination à la « féminité ». Or, au lieu de me soumettre enfin à sa loi, je persistai dans son renforcement négatif et je devins un véritable garçon manqué. Poussant l’échec de ma mère toujours plus loin, j’étendis cette tendance jusqu’au fond de la salle de bain que je ne fréquentai plus que sur son injonction menaçante. Quand je vous disais être une chieuse née !

Ensuite, les choses se mirent à évoluer à contre-courant au rythme des changements de mon corps soumis aux prémisses de la puberté. L’hôte indésirable dans la tête d’une jeune fille de 11-12 ans qui pense « grimper aux arbres » et « Nutella aux Petit Beurre » tandis que les garçons commencent à tourner la tête sur son passage. Ainsi voir ces hanches et ces seins apparaître en l’espace de quelques mois fut pour moi un anachronisme évident qu’il me fallait assumer en apparence. Ma mère satisfaite et soulagée de son retour au gouvernement de ma « féminité » s’enquit bien assez vite de me prodiguer moult conseils en matière de soutien-gorge et maquillage.

L’enseignement de l’image avant tout et à tout prix eut pour résultat sur moi de m’enfermer non plus 5 minutes chrono dans la salle de bain mais bien une heure, voire davantage les jours de blues « Je me sens moche, j’ai des trucs qui poussent avant les autres, je ne ressemble à rien. ». L’usine à « féminité » de la société venait de fidéliser une horriblement complexée de plus.

A cela, vint s’ajouter l’autre vision de la féminité, la médicale, le jugement du médecin chargé des visites de l’école qui, d’un coup sec rabattit l’élastique de ma petite culotte après un rapide examen pour prononcer sa fatidique sentence : « Tu n’as pas encore de poils, t’es pas prête d’être réglée comme une femme, toi. ». Bam. Deux semaines plus tard, jour pour jour, je devins la première jeune fille de douze ans à être réglée dans ma classe. Sans blague, Dame Nature est une grande comique. L’été arriva avec sa plage, le maillot ultra échancré et la coupe de cheveux en vogue, tous deux issus des conseils maternels et moi plongée dans ce décor… l’intruse qui chassait des coquillages dans les brise-lames, la croupe dans le viseur de ces messieurs.

L’étais-je féminine ? A leurs yeux, de toute évidence, aux miens… il n’en était rien : « Mon utérus saigne, et alors ? Foutez-moi la paix ! » Ce que je rejetais à cet âge devint une arme de séduction plus tard. Mais ne doit-elle servir qu’à cela ? Et si la féminité était bien plus qu’un dictat imposé par la société ? Et si la féminité était tout simplement le bien-être d’une femme dans son corps de femme ? Tout comme la virilité serait le bien-être d'un homme dans son corps d'homme? Bien qu’apprise fort tard et à mes dépens, c’est en tout cas ce que j’aimerais enseigner à ma fille si j’en avais une.

[1] Définition du dictionnaire Alexandria.