Après les caricatures de Mahomet qui ont déferlé la chronique, dans un registre plus involontaire, vient ce petit fait divers où une enseignante britannique est jugée au Soudan pour avoir permis à des élèves de nommer un ours en peluche Mahomet. Cet acte, considéré comme blasphématoire par les Soudanais lui a valu une condamnation de 15 jours de prison et son expulsion « pour insulte à l’islam » (voir l'article en bas de page).

Le blasphème

La première question qui me vint à l'esprit en lisant cet article fut: cet acte peut-il être véritablement considéré comme blasphématoire? Pour y répondre, je me réfère à sa définition:

Une parole (ou un acte) n'est pas blasphématoire dans l'absolu. Son caractère blasphématoire et la gravité de ce blasphème ne peuvent être évalués que par rapport à ce que défend une religion, dans le contexte particulier où elle est posée, et suivant la manière dont elle est interprétée comme une agression par les croyants offensés.

(...) Une religion conduit toujours à délimiter un domaine sacré exclusif du domaine profane. La protection de ce domaine sacré se caractérise par un système d'interdits. Par rapport à ces interdits, la société, lorsqu'il s'agit d'une société théocratique, peut intervenir pour "protéger Dieu" ou pour "protéger les pratiquants":

  • Dans les États à religion officielle, lorsque le fait religieux est au centre fondateur de la société, la loi protège la religion. Dans ce contexte, le blasphème peut être un délit, parce qu'il s'attaque au fondement même de l'ordre social.
  • Lorsque l'État ne se fonde pas sur la religion mais sur le droit des individus, le blasphème peut constituer un préjudice pour les fidèles en tant que citoyens protégés par la loi qui les autorise à posséder leurs propres croyances. Le blasphème peut engager la responsabilité civile de celui qui le profère, lequel peut se trouver condamné s'il contrevient au droit de libre croyance. Dans ce cas, il n'y a pas de condamnation de blasphème en tant que tel.

Par ailleurs, l'existence même d'un blasphème révèle une rupture dans l'unité religieuse. Un blasphème involontaire montre au minimum un manque de culture religieuse, qui peut mettre en danger la possibilité de cohabiter au sein du même ordre religieux. Un blasphème conscient trahirait, aux yeux des institutions religieuses, une volonté d'agression délibérée, un rejet de l'"autre" et de ses valeurs. À ce titre, un État théocratique peut être conduit à lutter contre le blasphème, tandis qu'un État laïc peut le sanctionner, mais indépendamment de toute considération religieuse, afin de préserver la paix sociale si nécessaire.

La prévention du blasphème tend à la mise en place d'une censure dans les États théocratiques qui n'admettent pas la liberté de croyance, mais cette censure n'est pas acceptée dans les États modernes démocratiques, où la liberté d'expression est un droit fondamental. Selon ses défenseurs, « La liberté de conscience implique d’ailleurs la liberté d’expression. Une liberté de conscience réservée au for intérieur serait un simulacre. Chacun est donc libre de s’exprimer, y compris sur des sujets religieux (…) » Ce principe conduit pour les laïques à une formule extrêmement nette : la liberté de penser est absolue ou elle n’est pas.

(Source: Blasphème, Wikipédia)

En résumant vulgairement, je retrouve une contradiction évidente: la loi du Soudan protège la religion et prévoit donc que le blasphème est un délit. Or, les articles 10 et 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 abolissent la notion de blasphème en tant que blasphème, ce dernier ne pouvant être sanctionné que par accident, c'est-à-dire pas en tant que tel, mais seulement lorsqu'il y a abus ou trouble à l'ordre public. Je pourrais m'arrêter ici, cela me suffit amplement, cependant, continuons de creuser un peu la surface obscure du problème.

L'aniconisme

En soi, attribuer une image au prophète est-il un blasphème et précisément dans le contexte où il n'y avait dans cet acte aucune intention de nuire?

Dans la Bible, l'épisode du Veau d'or montre un Moïse en colère contre cette représentation du divin. À sa suite, des rois d'Israël comme Ézéchias (VIIIe siècle av. J.-C.) et Josias (VIIe siècle av. J.-C.) font détruire les icônes (images) des synagogues. Certains courants rabbiniques en font autant au fil des siècles. Ils ont influé sur les débuts de l'islam, et la tradition sunnite rapporte qu'après la conquête de la Mecque, Muhammad aurait fait détruire toutes les images qui se trouvaient dans la Kaaba à l'exception de deux d'entre elles, l'une représentant Marie portant Jésus sur les genoux, l'autre le patriarche Abraham.

De là se serait progressivement installée dans l'islam une interdiction de représenter le vivant et tout particulièrement Mahomet par crainte que ces figures ne servent de support à des idolâtres. Le sunnisme interdit en particulier la représentation des « choses et personnes saintes » - on parle d'aniconisme. Cette tradition est rejetée comme non coranique, ou très amoindrie, par d'autres branches minoritaires de l'islam comme le chiisme iranien. En tout cas, cet interdit n'est en lui-même pas pertinent pour condamner des dessins faits par des non-croyants, dont il semble difficile d'imaginer qu'ils poussent les croyants dans l'idolâtrie.

De nombreuses représentations de Mahomet figurent dans l'art islamique traditionnel. Des miniatures persanes, des tapis, représentent le prophète dans différents épisodes de la mémoire collective.

(...) Le rapport de l'islam à l'image est donc plus subtil qu'on ne pourrait le croire. Alors qu'il a largement été accepté comme un fait que représenter le prophète était interdit aux musulmans, Abdelwahab Meddeb, professeur à Paris X, soutient au contraire qu'il n'y a pas de tabou particulier sur la représentation du prophète, simplement une critique de l'image, pâle et dérisoire représentation de la réalité (l'œuvre de Dieu). « La vie du prophète est intégralement illustrée (…) dans un manuscrit de Hérât du quatorzième siècle ». Il ajoute « Ce n'est que par la force de la coutume que la représentation du prophète est devenue tabou. Mais elle l'a été surtout dans le monde arabe et ne l'a jamais été dans l'espace turc ou en Asie centrale ».

(Source: Caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten, Wikipédia)

En définitive, non. Alors... gap ou liberté d'oppression? Pour ma part, je penche davantage vers la deuxième proposition, d'autant plus que la situation politique et sociale du Soudan va globalement en ce sens.

Soudan : la Britannique condamnée à 15 jours de prison

Rédaction en ligne
jeudi 29 novembre 2007, 22:22

L’enseignante britannique jugée au Soudan pour avoir permis à des élèves de nommer un ours en peluche Mahomet a été condamnée à 15 jours de prison et à l’expulsion « pour insulte à l’islam ». Un jugement dénoncé par Londres.

Gillian Gibbons a été condamnée à 15 jours de prison à partir du jour de son arrestation (dimanche) et ensuite à être expulsée du pays », a déclaré à la presse son avocat, Kamal Jazouli, à l’issue de sept heures d’audience qui ont vu défiler témoins à charge et témoins de la défense.

La prévenue a pu prendre la parole et plaidé sa bonne foi disant, selon son avocat, que si « elle voulait porter atteinte à l’islam, elle l’aurait fait en Grande-Bretagne ».

« Si on estime que j’ai fait une faute, je m’en excuse auprès de tous les Soudanais », a en outre déclaré Mme Gibbons, selon Me Jazouli.

La Britannique était accusée d’avoir laissé des élèves de 6 à 7 ans donner le nom de Mahomet à un ours en peluche alors que toute représentation du prophète de l’islam est illicite.

La prévenue a été évacuée discrètement du complexe du tribunal de Khartoum-Nord et son avocat est apparu assez satisfait du jugement. Il n’a pas fait part d’une intention de faire appel.

Devant la presse, le procureur, Babikr Abdellatif, a défendu le jugement, qu’il a décrit comme « juste », l’estimant de nature à calmer les frustrations des musulmans du Soudan qui ont « senti une grave atteinte au caractère sacré de leur prophète ».

A Londres, les autorités ont toutefois fait part de leur vive déception. « Nous sommes extrêmement déçus par ce verdict et nous allons convoquer l’ambassadeur soudanais pour s’expliquer sur la situation », a commenté la porte-parole du Foreign Office.

L’ambassadeur du Soudan, Omer Siddig, qui a déjà été reçu en milieu de journée par le ministre britannique des Affaires étrangères, David Miliband, devrait être convoqué « en début de soirée ou vendredi matin », a-t-elle dit.

A Washington, les Etats-Unis ont évoqué une condamnation « scandaleuse », par la voix d’une porte-parole de la Maison Blanche, Dana Perino.

Originaire de Liverpool, dans le nord de l’Angleterre, Mme Gibbons, 54 ans, avait été inculpée mercredi pour insulte aux croyances religieuses et incitation à la haine religieuse, après son arrestation dimanche.

L’article 125 du code pénal soudanais invoqué (qui traite des insultes à la religion, aux rites, aux objets sacrés et de l’humiliation des croyants) prévoit un maximum de six mois de prison, 40 coups de fouet et une peine d’amende.

L’affaire a été peu commentée dans la presse soudanaise où un journal indépendant de langue anglaise, The Citizen, a toutefois estimé jeudi que la Britannique méritait une « meilleure justice ».

« Le cas de Gibbons illustre les difficultés quotidiennes des non musulmans vivant dans le nord du Soudan », a-t-il affirmé.

Le comité des oulémas soudanais a dénoncé l’enseignante, demandé une enquête sur l’école et conseillé aux parents de ne pas permettre que leurs enfants soient exposés à des influences contraires à l’islam.

Les « atteintes à l’islam » sont un sujet très sensible dans le nord du Soudan, à majorité musulmane et où le régime du président Omar el-Béchir applique la Charia, la loi islamique.

M. Béchir a invoqué récemment l’affaire des caricatures jugées offensantes pour le prophète Mahomet dans la presse danoise, pour rejeter toute présence au sein de la force de l’ONU et de l’Union africaine (AU) de troupes scandinaves au Darfour, région de l’ouest du Soudan en guerre civile.

(Source: Soudan : la Britannique condamnée à 15 jours de prison, Le Soir en ligne, AFP.)