La censure, par définition, est la limitation arbitraire ou doctrinale de la liberté d'expression de chacun. C'est une des raisons pour lesquelles je ne vois en elle aucune solution constructive. Néanmoins, laisser ses œuvres telles quelles porte préjudice à certaines cultures, voire, j'oserais même avancer, que cela va à l'encontre des Droits de l'Homme. Nous sommes tous concernés.

C'est pourquoi, je pense au compromis suivant: pourquoi ne pas mettre une préface qui avertirait le lecteur quant au cadre de lecture de l'album? Par ailleurs, y retranscrire le propos d'Hergé sur l'état d'esprit de création des albums cité dans l'article infra serait assez explicite: Pour Tintin au Congo, tout comme pour Tintin au Pays des Soviets, j’étais nourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais. Si j’avais à les refaire, je les referais tout autrement, c’est sûr.

Enfin, il me semble que cela serait non seulement beaucoup plus constructif qu'une censure, parce qu'il n'est plus question d'oublier et de reléguer les erreurs du passé sous un coin du tapis, or bien de les assumer, mais aussi plus juste pour les cultures ou les populations qui se sentent lésées par la vision de ces bd. Ainsi, à mon humble avis, chacun y retrouverait ses petits.

Tintin chez les petits Blancs

DANIEL COUVREUR
vendredi 07 décembre 2007, 07:23

TINTIN DANGEREUX ? Un colloque international voit plutôt dans le héros un miroir idéologique de son temps.

JÉRUSALEM DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Les plaintes accusant Tintin de « racisme » ou de « xénophobie » déposées en Grande-Bretagne, en France ou en Belgique ont-elles un fondement ? Les Etats-Unis et l’Afrique du Sud ont-ils raison de ne plus diffuser l’album ? Faut-il réserver la lecture de Tintin au Congo aux adultes comme l’a décidé son éditeur britannique ? Créées à l’aube des années 1930, les premières aventures de Tintin portent l’empreinte des préjugés du monde « civilisé » des petits Blancs de la Belgique paternaliste.

De retour du Pays des Soviets, quand le petit reporter fait ses malles pour « un reportage sensationnel » au Congo belge, Hergé s’inspire des thèses officielles de Notre Colonie. Ce livre rend hommage à « l’œuvre éminemment civilisatrice » des missionnaires belges. Les pères ont concouru « puissamment aux progrès de la civilisation » dans un pays de « populations assez arriérées », où les Noirs « ont recours aux maléfices des sorciers ».

« Le Noir est indolent »
Dans les livres des missionnaires, les Noirs seront assimilés jusqu’en 1955 à des « victimes de la décadence humaine », tandis que les Blancs forment une « race dépassant toutes les autres en intelligence ». Le manuel de la Géographie officielle de la Belgique et du Congo assure que le « développement intellectuel de l’enfant noir s’arrête assez tôt ». L’image est partout condescendante : « Le Noir est indolent, peu prévoyant et n’a que de très faibles besoins. »

En 1946, Hergé gommera certains clichés dans la nouvelle version en couleur de l’album que nous connaissons aujourd’hui. Mais ses efforts resteront insuffisants à évacuer l’image de « méchant colon » que Bienvenu Mbutu-Mondondo, l’auteur de la requête en faveur de l’interdiction de la vente de l’album en Belgique, reproche à Tintin. Si Hergé a, par exemple, substitué une leçon de calcul à la leçon de géographie sur « notre patrie, la Belgique », Tintin ne parvient pas à arracher à ses élèves noirs la réponse à « Combien font deux plus deux ? » Aux yeux de Mbutu-Mondondo, c’est plus grave encore que de ne pas savoir où se trouve la Belgique.

« Tous mes albums portent la trace du moment où ils ont été dessinés », s’excusait Hergé dans une interview accordée à Henri Roanne en 1974. A Numa Sadoul, il précisait : « Pour Tintin au Congo, tout comme pour Tintin au Pays des Soviets, j’étais nourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais. Si j’avais à les refaire, je les referais tout autrement, c’est sûr. »

A Jérusalem
Peut-on pour autant taxer Hergé de racisme ? Le colloque international, organisé par le Musée israélien du cartoon, l’Institut français de Tel Aviv, les ambassades de France, de Belgique et la Communauté Wallonie-Bruxelles, a dernièrement exploré la question à Jérusalem. Pour éclairer les rapports entre Hergé et la politique, Pierre Assouline, écrivain et auteur d’une biographie d’Hergé, Plantu, caricaturiste du Monde, Kichka, le Kroll israélien, ou Didier Pasamonik, conseiller du Musée du Judaïsme de Paris pour l’exposition De Superman au Chat du Rabbin, ont remis Hergé dans le contexte historique de la création des albums de Tintin.

(Source: Daniel Couvreur, Tintin chez les petits Blancs, Le Soir en ligne, vendredi 07 décembre 2007, 07:23)